16 mai 2006

Journal de Maman

1er jour: Mis dans l’avion compagnon et enfants. Me sens légère, avec horizon infini de possibilités: vais faire des exercices Pilates, du vélo et des abdos tous les jours, du shopping, aller nager, au ciné, chez le coiffeur, manger sain, bref, m’occuper de moi.

2e jour: Ai dû mal m’y prendre pour les exercices Pilates, le dos me fait un mal de chien. Du coup, renoncé aux abdos et au vélo. Vu film poignant à la télé, avec mère cancéreuse. Me suis demandée comment réagiraient mes enfants dans une situation pareille. Ai mangé tous leurs oursons de gomme et bu une binch en méditant la question. Mal au bide, après: c’est plus de mon âge.

3e jour: Aujourd’hui, coiffeur, cinoche et petit assortiment de sushi pour fêter ça. Mais une heure après, super faim de nouveau. Téléchargé 26 mp3 pour 2 dollars 38 cents depuis un site russe pour ne pas y penser. Long téléphone avec mari et enfants: sont loin, trop loin!

4e jour: Suis allée faire du shopping. Harassant– comprends pas celles que ça détend. Mais chouette flûtes de Prosecco après avec Lumi. Problème: toute cette détente a découragé ma résolution d’aller nager. Ai compensé en regardant Matt Damon courir très vite tous muscles dehors sur une playa hippie dans «Bourne Supremacy».

5e jour: Compagnon et enfants rentrent aujourd’hui, heureusement. Ai rêvé cette nuit que je mangeais du potage de concombre avec le sniper russe de «Bourne», sauf qu’il avait les cheveux longs: inquiétant. Il est temps que les choses rentrent dans l’ordre et qu’on bâfre un plat de spag en famille. 

5 mai 2006

Le Wurstautomat de Johnny Cash

Ça m’a pris un dimanche après-midi sur le tronçon Berne-Zurich, alors que j’avançais à pas de saucisson dans un embouteillage argovien tout en écoutant Johnny Cash qui chantait «One»: j’ai aperçu le panneau de sortie d’Oftringen et me suis souvenue d’un article qui évoquait le Wurstautomat de ladite bourgade. Un automate à saucisses qu’un boucher a eu le génie de planter devant son échoppe pour permettre aux «junkies de la saucisse» de venir s’approvisionner 24 heures sur 24. Et pas qu’en cervelas et en bratwurst. L’auteur du papier soulignait qu’on y trouve plein de créations subtiles, comme par exemple une exquise salsicia al limone. Ce Wurstautomat n’avait visiblement rien à voir avec son homologue ordinaire, le Selecta des quais de gare, qui semble décliner depuis la nuit des temps la même mélancolique triade: biberlis, capotes et clopes. C’est bon le porc, c’est bon le progrès! me suis-je dit.

J’ai donc quitté l’autoroute, me voyant déjà glisser de la monnaie dans cette caverne d’Ali Baba charcutière et rafler ma salsicia. Et puis peut-être qu’il y aurait des spécialités de saison, à l’ail des ours par exemple!!! J’ai taillé la route jusqu’au Wurstautomat, alors que Johnny Cash entonnait «Personal Jesus»: pas de doute, j’allais au-devant du sauveur!

Et là, grosse déconfiture. Le Wurstautomat était à moitié vide: dedans, il n’y avait plus que des bratwurst … et des clopes. Je me suis sentie affamée, trahie. Et j’ai fait demi-tour pendant que Johnny Cash croonait «Hurt» d’une voix déchirante.

2 mai 2006

M-Budget linguistique

Mon aîné nourrit une passion sans borne pour le syntagme «M-Budget» et clame à tout bout de champ «èèèmebudggèèt!!!» Façon cri de guerre magique censé doter celui qui le braille de pouvoirs insensés.

Je parie qu’au Migros marketing, on n’avait pas pensé à ça: à la force évocatrice de l’enchaînement phonique [εmbydзε], à sa puissance alitérative. D’abord, avec ce ce [b], qu’on peut faire exploser à mort, comme lorsque on crie fort des noms de super héros: Bateman! Buzz Lightyear!!. Et puis ce [dз], une affriquée post-alvéolaire voisée, ultragrisante quand on la tient longtemps et qui s’associe spontanément à des trucs éclatants: les «djoumbodjète», les «djèteski» ou les bébés qui prennent feu et marchent au plafond comme «Djaque-Djaque» des Indestructibles.

Mais la fascination de mon enfant n’est pas strictement phonatoire, donc pas limité au signifiant: il veut savoir ce qu’il y a derrière, il veut connaître le signifié. Et là, la ligne M-Budget avec ses emballages toujours pareils le met au défi. Comme savoir en effet, quand on ne sait pas lire, si le sac vert constellé de lettres blanches que Maman vient de sortir du placard contient des corn flakes ou des chips?

Par ailleurs, mon fils a récemment découvert qu’il avait aussi été un M-Budget lui-même, puisque ses premiers slips étaient des M-Budget – leur prix dérisoire vous permet de rester admirablement cool quand l’enfant qui apprend à être propre a un «gros» accident... Ça l’a troublé, émerveillé: une découverte quasiment métonymique, vous me suivez? 

25 avril 2006

Dawson’s Cruise

La scène représente deux amies (A. et B.), en train de discuter dans une file d’attente devant un cinéma où passe le film d’Ang Lee «Le Secret de Brokeback Mountains».

A. Tu sais, ce film, ça me fait penser au bébé de Tom Cruise.
B. Comment ça?
A. Mais oui, tu sais, celle qui joue la copine d’un des cow-boys homos, c’est celle qui jouait Jen dans «Dawson». Eh ben dans «Dawson», il y avait aussi Katie Holmes.
B. Katie Holmes?
A. Mais oui, Joey!
B. Celle qui lâche Dawson pour Pacey?
A. Exact. Eh ben dans la vie, Joey, elle vient d’accoucher du bébé de Tom Cruise.
B. Ah ouais, c’est juste et il y a ces bruits qui courent sur le fait que Cruise est peut-être pédé et qu’il lui a fait un gosse pour s’acheter une virilité…
A. Ouais et quelque part, y’a pas de fumée sans feu. Je veux dire, ce Cruise, même s’il était vachement bien dans «Magnolia», c’est un taré de scientologue et je suis sûre qu’il a obligé Joey à se convertir à toutes ces conneries dianétiques. Franchement, moi, Joey, je l’aimais mieux quand elle s’envoyait Pacey et quand elle se défonçait dans «Ice Storm». C’est marrant, ça, elle aussi elle a fait un film avec Ang Lee...
B. Ah ouais! Trop cool, «Ice Storm», les costumes seven, l’ambiance, l’histoire…
A. Ouais. En fait, c’est marrant… B. Quoi? A. Ben que Joey se retrouve avec un pédé qui s’oute pas et Jen aussi, non.
B. Pis Joey, elle sortait pas déjà avec un homo qui arrivait pas à s’outer dans «Dawson»?
A. Ah mais ouais!!! C’était Jack!!!… Mais bon, franchement, elle aurait quand même dû piger que «Dawson», c’était une fiction, non?  

18 avril 2006

Main de fer et gant de velours

Sam, le mari de Cora, est un magistral exemple d’égalité réussie entre les sexes: un champion du moitié-moitié jusqu’au bout, du partage spontané des tâches ménagères et de la paternité engagée. Il est toujours disponible pour aller chez le pédiatre, à la crèche, se lever la nuit, sauter dans la brèche quand sa fille est malade, soutenir à fond la carrière de Cora... En plus, côté look et boulot, Sam est au top. Un sacré jack pot, ce mec, se disent régulièrement les copines de Cora. Un sacré gâche-métier, pensent probablement leurs pendants mâles – qui sentent bien que même quand ils se donnent de la peine, ce n’est jamais aussi parfait qu’«avec Sam».

Mais récemment, Sam a chopé une irritation dans la paume de la main. Minuscule, d’abord, puis qui s’est rapidement étendue, de plus en plus cramoisie et douloureuse. Sam est donc allé chez le toubib. Lequel lui a dit: «J’ai comme l’impression que vous en faites trop, cette affection c’est un signe. Probablement psychosomatique.» Il a donc prescrit à Sam un traitement et lui a ordonné de limiter à son engagement côté tâches ménagères.

Cora, évidemment, n’a pas du tout aimé ces conclusions. Pour elle, le diagnostic de ce «dinosaure sexiste» n’est qu’un complot machiste en déguisement médical. Mais elle ne se laisse pas abattre et soutient Sam de son mieux: elle lui rappelle chaque soir de mettre sa crème et lui a acheté une paire de gants de ménage à sa taille, «parce que quand on est malade, c’est psychologiquement très important de ne pas se sentir diminué».

11 avril 2006

Brasse coulée

Après six mois de Kieser Training, Juan fait un bilan mitigé. La faute à cette foutue balance qui vous mesure le rapport masse maigre (objectif à atteindre) / masse grasse (ennemi à abattre) / flotte (facteur neutre). La dernière fois en effet que Juan est monté dessus, la masse maigre était toujours «dans la norme», la masse grasse toujours «légèrement en dessus»: aucun changement.

Ecœuré, Juan a décidé de se mettre à la natation – la natation, c'est un beau sport et puis Juan s'est senti particulièrement motivé à l’idée d’évoluer au milieu de naïades à maillots échancrés. En arrivant à la piscine, il a donc été étonné (et très déçu) de découvrir des bassins grouillant de seniors. Sans une naïade à l’horizon. Mais Juan ne s’est pas dégonflé pour autant et a entrepris de faire ses longueurs.

Le problème, c’est que toutes les lignes étaient encombrées de mémés et de pépés qui faisaient du sur-place. Juan devait sans arrêt les doubler. Ou plutôt essayer de les doubler, car sitôt qu’ils sentaient que quelqu’un cherchait à les dépasser, ces pisciseniors mettaient toute leur hargne pour gagner la lutte au coude à coude.

Après s’être fait gifler quatre fois d’affilée par une mémé (toujours la même!), Juan a décidé qu’il devait donner une leçon à ces «vioques de mes deux». Il s’est donc approché discrètement sous l’eau de la mémé-gifleuse et l’a empoignée par derrière à la cheville en tirant un coup sec. Sa victime a bu la tasse et refait surface en suffoquant. Juan, lui, a crawlé comme un dératé et battu en retraite aux vestiaires.

Le lendemain, il renouvelait son abonnement Kieser.

4 avril 2006

Vert barge

Chaque année, je jure de rester forte, de résister. En vain: dès que la température dépasse10 degrés, je fonce avec le troupeau écumer les garden centers et Ikea, même si ça me coûte quinze kil d’autoroute embouteillée et des parkings mammouths au bord de l’explosion. Mon objectif: choper un caddie XXL pour y charger, bouche ouverte et sueur au front, six mètres cube de bambous géants avec des ten packs de fraisiers, des coussins orientalo-design, de la vaisselle en mélanine rétro «outdoor», des plantes aromatiques qui fouettent, une guirlande lumineuse «Marrakech»… Et couronner l’expédition d’un hot dog suédois à 1 franc.

Pour être honnête, j’ai longtemps cru que la jardinite ne frappait que les papys. Mais moi aussi, j’ai fini par m’y mettre. Pas par amour de la terre. Plutôt par conformisme, en fait. Rapport à cette «fascinante inversion de tendance» identifiée par des sociologues épris de formules sybillino-psys. Lesquels ont déclaré que l’ancien passe-temps du beauf était désormais un hobby tendance et les jardins les «nouveaux lieux d’investissement de la modernité urbaine». Bref, j’alimente simplement une dérive consumériste de plus.
De manière générale, je peux dire que le chéri est d’un stoïcisme à toute épreuve face à ma transe teak&compost: j’aborde le sujet environ neuf fois par jour et il ne m’a jamais suppliée de la fermer. Mais ça ne l’a pas empêché l’autre jour de lâcher un truc qui m’a fait carrément mal: «Je crois que je t’aimais mieux quand tu laissais mourir nos plantes en pots.»